Indonésie

Suzanne, sage-femme à Meulaboh
le 24 octobre 2005
Suzanne, 35 ans, sage femme et rescapée du tsunami - 17 ko
Suzanne, 35 ans, sage femme et rescapée du tsunami
©/CRF
 
Meulaboh, située sur la côte Ouest de la province d’Aceh, a été ravagée par le tsunami. La ville est aujourd’hui en pleine reconstruction. Une reconstruction matérielle mais aussi psychologique. Ici chacun a sa propre histoire avec le tsunami, chaque habitant déplore la perte d’un proche ou d’un voisin. Au dispensaire de Johan Pahlawan réhabilité par la Croix-Rouge française, un tiers du personnel a disparu. Suzanne, sage-femme, fait partie des rescapés.

8h. Dispensaire de Johan Pahlawan. Chaque matin, c’est l’effervescence au dispensaire de Johan Pahlawan. Ici on reçoit une centaine de patients par jour, surtout des femmes et des enfants. Tous apprécient le professionnalisme des soignants et la propreté des locaux, plutôt rares dans la région. Suzanne n’a pas de temps à perdre. Ce matin, elle s’occupe des vaccinations des enfants. Demain, elle assistera le médecin généraliste ou la pédiatre. Car son métier de sage-femme, elle ne l’exerce que l’après-midi, lorsqu’on l’appelle pour une intervention à domicile -dans cette région reculée d’Indonésie, les femmes accouchent à la maison. Au dispensaire, Suzanne prend son métier très à cœur : « ici nous avons différentes casquettes : nous prescrivons des médicaments aux malades ou les orientons à l’hôpital selon la gravité de leur cas, mais nous avons surtout un rôle éducatif et préventif. Nous vérifions l’hygiène des enfants : sont-ils propres ? Ont-ils des maladies de peau ? Des infections oculaires ? Nous les pesons systématiquement car nous observons souvent des problèmes de malnutrition. Auquel cas, nous prescrivons des compléments alimentaires. Le problème ici c’est que les gens sont pauvres, ils ne mangent bien souvent que du riz, et pas de fruits ni de légumes, vous imaginez les carences ! Nous essayons également de sensibiliser les mères à des règles de base comme se laver les mains avant de cuisiner, avant de manger, après avoir changé les bébés. Car beaucoup de maladies, notamment les diarrhées, fatales chez le nourrisson, pourraient être évitées par quelques gestes simples ». Si l’accent est aujourd’hui mis sur la promotion de l’hygiène à Johan Pahlawan, tel n’a pas toujours été le cas. Mais après la réhabilitation du dispensaire en janvier 2005, la Croix-Rouge a envoyé sur place une équipe médicale française, pour former le personnel local à différentes techniques et apprendre les règles de base d’hygiène. « Autrefois, on ne se lavait pas les mains avant ou après une intervention, explique Suzanne. Aujourd’hui c’est systématique ». Enfin, les déchets médicaux sont désormais triés et les salles, nettoyées quotidiennement, ce qui n’allait pas de soi avant le tsunami.

13h. Retour à la maison

Gadis, sur les ruines de son village - 28.8 ko
Gadis, sur les ruines de son village
©/CRF
 
Suzanne termine le rangement des salles de consultation, et appelle sa fille, Gadis, 9 ans, qui pendant les vacances de Ramadan, l’accompagne au dispensaire. Toutes deux rentrent à pied à la maison située non loin de là. Le lotissement est certes modeste mais il contenterait bien des habitants de Meulaboh, encore nombreux à vivre dans les camps. Elle et son mari, militaire de profession, sont en location depuis le mois de février lorsque le dispensaire a rouvert ses portes et que Suzanne a repris le travail. Ils ont tout perdu dans le tsunami. Leur maison était située sur le front de mer, un quartier complètement ravagé et devenu une sorte de no man’s land. Comment imaginer qu’un jour il y ait eu des habitations ici ? Au coucher du soleil pourtant, quelques amoureux réinvestissent le quartier. C’est là qu’ils viennent flirter, à l’abri des regards indiscrets. Suzanne, elle aussi, revient de temps en temps comme en pélerinage sur les ruines de sa maison. Elle nous livre le récit de ces longues heures où, luttant contre les éléments, elle a tenu bon. Pour elle, il semble important de raconter précisément comment elle a survécu au tsunami. Tous les détails y sont, peut-être est-ce sa manière d’exorciser, de dépasser le traumatisme. Elle a les yeux embués de larmes.

Suzanne, rescapée

Dimanche 26 décembre 2005, 8h. Suzanne est en famille à la maison, avec son mari, sa fille et son fils de 15 ans. Une première secousse se fait sentir. Tous sortent de la maison. L’eau s’est retirée très loin, comme une marrée étrangement basse, laissant sur le sable des coraux et des poissons, les enfants les ramassent, tout étonnés ! Le père pressent quelque chose d’anormal. Il fuit avec les enfants. Suzanne, elle, est restée dans le jardin. Elle voit l’énorme vague au loin et reste un bon moment tétanisée. Puis elle fuit, mais l’eau arrive déjà, elle se raccroche à tout ce qu’elle peut trouver de solide, grimpe sur le toit des maisons, s’accroche aux arbres. L’eau déferle par vagues successives et Suzanne survit jusqu’au moment où elle trouve un bon abri, une maison plus haute et plus solide que les autres. Elle y passera plusieurs heures en compagnie d’autres rescapés. Depuis la fenêtre, elle voit ce qui se passe dehors, l’eau déferlant dans les rues, emportant tout sur son passage, y compris des êtres humains. « Pour moi, l’horreur ça a été de voir des gens demander de l’aide et de ne pouvoir rien faire, confie Suzanne, de voir tous ces corps emportés, comme des pantins. C’était affreux. Je me disais que c’était peut-être ma propre famille ! Je priais Dieu d’arrêter ce désastre, de nous laisser en vie ! » A 18 heures, Suzanne est rapatriée par l’armée. On la conduit dans un camp militaire où elle retrouvera, n’y croyant pas ses yeux, son mari et ses enfants. Eux aussi ont survécu ! La petite ne semble pas avoir trop souffert du traumatisme, ayant trouvé refuge assez tôt pour ne pas voir l’horreur. Ce n’est pas le cas de son frère qui lui a lutté des heures contre la mort. Très choqué, il a décidé de quitter Meulaboh pour étudier à Banda-Aceh. Pour Suzanne, en tout cas, la vie a repris. « C’est moins facile qu’avant, nous sommes plus pauvres, nous avons perdu beaucoup dans le tsunami mais au moins notre famille est au complet et nous avons un toit et un travail. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde ici. » Sur les ruines de l’ancienne maison de Suzanne, des fleurs ont poussé et la petite Gadis fait un bouquet. « Je reste confiante en l’avenir, conclut Suzanne. Le peuple acehnais est fort et il se remettra du traumatisme. La vie est devant nous ».



   
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